trans

 

Accueil
Accueil

 

Bibliographie
Bibliographie

 

Diaporama
Diaporama

 

 

Admin
Admin

trans

Mémoire partagée, destins croisés

 1-Des temps du souvenir
 2-Des lieux de mémoire
 3-Une institution et des hommes

trans

Une histoire commune

 1-Le Maroc aux côtés de la France dans la Grande Guerre
 2-Frères d'armes marocains et français
(1939-1945)
 3-Débarquement américain et vie quotidienne
(1939-1945)

trans

Deux témoignages inédits

1-Commandant Gustave George, officier au 1er régiment de marche de tirailleurs marocains, 1914-1915 (travail du Club d'Histoire du Lycée Lyautey, animé par Odile NAIM)


2-Paul Brandenburg, un Français du Maroc engagé dans le 12e Cuirassiers de la 2e DB, 1944-1945

trans

Liens

- Liens Frères d'armes marocains et français dans les deux guerres mondiales - Mémoire partagée


trans

Recherche

trans

trans

Visites

  visiteurs

  visiteurs en ligne

trans

trans

B/ La campagne de France 1939-1940 (2)

Diaporama


LA RESISTANCE HEROIQUE DE LA PREMIERE DIVISION MAROCAINE A GEMBLOUX : LES 14 ET 15 MAI 1940


En Belgique, la 1ère DM du général Mellier et la 15e division d'infanterie motorisée du général Juin reçoivent pour mission de « tenir sans esprit de recul » le nœud stratégique de Gembloux, sur un front de douze kilomètres. Pendant deux jours, les 14 et 15 mai, ces troupes franco-marocaines, dont certaines ont dû parcourir auparavant 130 kilomètres à pied, bloquent ainsi l'offensive de deux divisions blindées allemandes, les 3e et 4e panzerdivisions, appuyées par des escadrilles de stukas, redoutables bombardiers en piqué.


Bénéficiant d'un excellent soutien d'artillerie et dévoués à leurs chefs, dont ils suivent l'exemple, les tirailleurs marocains se battent avec un courage inouï, infligeant des pertes importantes à l'ennemi, surpris par une telle résistance. 


Au cours de cette bataille Louis Brindejonc, chef de canon antichar au 2e RTM, détruit sept blindés allemands avec ses hommes, « mes Marocains », avant qu'un obus s'abatte sur sa pièce. Il en rapporte ce témoignage poignant : « (...) je vis quelque chose passer au-dessus de moi, on aurait dit une manche, puis un corps suivit, un corps qui franchissait le rebord de l'abri et disparaissait. Dans le même temps, je perçus que Nepveu m'appelait :


- Brindejonc, ça y est ! Je suis touché... (...)


L'obus était tombé entre les flèches du canon, sur Ahmed peut-être, dont le corps disloqué gisait, projeté sur la culasse. (...) La cour de la ferme que je dus traverser pour descendre à la cave abritant le poste de secours était jonchée d'éclats. Tout le monde, décidément en avait eu pour son grade. Je retrouvai Moktar allongé sur une table. Un adjudant-médecin achevait de couper les débris de chair qui pendaient encore au-dessous de son épaule. Je me demandais comment il avait eu la force d'aller jusque-là avec un bras arraché et une importante perte de sang. Enfin, il était vivant et j'essayais de le réconforter :


- T'en fais pas, Moktar, c'est fini maintenant, tu vas aller à l'hôpital et puis bientôt à Marrakech. Inch'Allah !


- Inch'allah mi la main, Cabral chif, où y a la main...? (...) ».


Après deux journées de combats intenses, l'attaque allemande finit par s'essouffler. Les fantassins marocains et français reçoivent alors le renfort de deux bataillons de chars, dont la contre-attaque est décisive. Parallèlement, afin de reconquérir les quelques arpents de terrain perdus, les tirailleurs marocains du 7e RTM se lancent dans un furieux assaut à la baïonnette sur les lignes allemandes, dont les soldats restent un temps médusés devant une telle fougue... Ainsi, dans le secteur de Gembloux, les Allemands ne réussissent nulle part à percer les lignes françaises. 


Certaines de leurs unités sont même décimées suite à cette bataille et au combat d'Hannut. Ce dernier, livré quelques heures auparavant sur le territoire belge, constitue d'ailleurs la première bataille de chars de la Seconde Guerre mondiale… remportée par les tankistes français ! Le commandement allemand estime, dès lors, que ses unités affaiblies ne sont plus en mesure de reprendre le combat au lendemain du 15 mai.


Le sous-officier allemand Matthias, qui a participé à la bataille de Gembloux, relate son éprouvante expérience : « (...) ils ouvrirent [les tirailleurs marocains] sur nous un tir bien ajusté et, malheureusement, très efficace. (...) Nos chars ont tiré rageusement, à la limite de rupture, mais les mitrailleurs ennemis ripostaient toujours ; les gars devaient être drôlement gonflés. Le feu devint si intense que nous fûmes bloqués (...) Voilà plus de dix heures que nous sommes sous cette grêle de feu et nous n'avons progressé que de 50 mètres dans les positions ennemies. (...) On avait l'impression d'avoir réussi une percée, mais ce n'était en fin de compte qu'une illusion, car les chars, concentrés sur un petit espace, offraient une cible facile à la défense antichar ennemie (...). La tentative de percée avait été bien repérée et maintenant tout le secteur était soumis à un feu meurtrier. (...) il était impossible à nos chars de passer à cet endroit ! Ils furent donc repliés, ainsi que nos camarades. (...) au coup de sifflet, la compagnie repart à l'assaut, mais plus d'un reste au sol (...) des chars français, bien camouflés (...) balayent tout le terrain de leurs salves. (...) C'est alors que nous arrive la nouvelle à la tombée de la nuit, repli sur toute la ligne d'attaque, vers nos bases. (...) Nous sommes à bout (...) »


Le coût humain de la résistance héroïque de la 1ère DM à Gembloux est cependant élevé. Sur un effectif initial de 700 hommes dans chacun des bataillons de tirailleurs marocains, il ne reste par exemple que 74 hommes valides au 1er bataillon du 2e RTM, après deux jours d’engagement. De leurs côtés, les 1er et 2e bataillons du 7e RTM en alignent respectivement 80 et 150. Au total, la 1ère DM compte près de 200 tués et des centaines de blessés et disparus.


Malgré ces pertes, la bataille de Gembloux est un succès incontestable, qui constitue l'une des rares victoires tactiques de l'armée de Terre française, en mai-juin 1940. Les régiments de la 1ère DM obtiendront, après la guerre, l'hommage officiel des armées française et belge pour cet exploit militaire : pas moins de huit citations ! En voici deux extraits caractéristiques : 


- « Régiment Nord-Africain d'élite. (...) ayant couvert 130 kilomètres en trois jours, a subi, dès son arrivée sur la position de Cortil-Noirmont, très sommairement organisée, le choc des Divisions blindées allemandes. Malgré l'état de fatigue immense des Tirailleurs et l'absence de tout obstacle de valeur barrant la trouée de Gembloux, le 1er Bataillon à Ernage, les 2e et 3e Bataillons à Cortil-Noirmont, ont réussi, les 14, 15 et 16  mai à arrêter les attaques des forces adverses, leur infligeant des pertes très dures en hommes et en matériel. (...) s'est énergiquement dégagé (...) du centre de résistance de Cortil-Noirmont, pour porter (...) un vigoureux coup d'arrêt à l'ennemi, refoulant son infanterie sur plusieurs kilomètres par une contre-attaque brutale à la baïonnette. (...) » (citation du 7e RTM à l'ordre de l'armée française) ;


- « Pour sa brillante conduite au cours des opérations menées en Belgique par la 1ère Division Marocaine en mai 1940. Le 14 mai, le 64e RAA devançait, sur la position de Gembloux, l'infanterie qui s'y portait par marches forcées. Le 15 mai, il appuyait efficacement la défense et les contre-attaques des Régiments de Tirailleurs Marocains, mettant notamment hors de combat de nombreux chars ennemis. (...) » (citation du 64e régiment d'artillerie d'Afrique à l'ordre de l'armée belge).


En dépit de son succès, la 1ère DM reçoit l'ordre de repli au soir du 15 mai, car les Allemands ont franchi la Meuse plus au sud, à Sedan, et leur percée menace d'encerclement les armées franco-britanniques avancées en Belgique.


DES SPAHIS MAROCAINS DANS LA BATAILLE DE SEDAN : LE 15 MAI 1940


En effet le 13 mai des unités allemandes en provenance des Ardennes traversent la Meuse. Conscients du danger que cela représente, les Français engagent des combats acharnés afin de contenir leur avancée. C’est ainsi que le village de Stonne, surnommé par les Allemands le    « Verdun de 1940 », change de mains dix-sept fois entre le 15 et le 17 mai !  


Le 15 mai, à La Horgne, à l'ouest de Sedan, la 3e brigade de spahis, constituée du 2e régiment de spahis marocains (2e RSM) et du 2e régiment de spahis algériens, livre à son tour une lutte défensive très dure, qui bloque pendant plus de dix heures la 1ère panzerdivision. Spahis marocains et algériens réussissent à repousser les nombreux assauts de cette unité blindée sur le village de La Horgne et détruisent 16 de ses panzers. Sommés de se rendre, les spahis répondent par leurs fusils, leurs grenades et une témérité incroyable. C'est ainsi qu'un escadron de spahis marocains tente une contre-attaque, mais qui avorte très vite sous le feu nourri des blindés allemands. 


La résistance de la 3e brigade de spahis est d'autant plus remarquable que ses moyens sont modestes, mais elle doit finalement se replier au risque d'être totalement submergée sous la pression des chars allemands. La brigade réussit alors à décrocher en ordre dispersé, dans des conditions très difficiles. Joseph Maggiani, spahi au 2e RSM, témoigne : « La Horgne est en feu, il est peut-être 17 h 30 lorsque l'ordre de décrochage nous parvient. Nous sommes serrés de près par un ennemi qui nous tire dans le dos. Les champs, à découvert, nous semblent immenses à traverser. A 100 mètres à droite, un spahi d'une autre unité est touché, il est pris en charge par ses camarades. Enfin, nous retrouvons nos chevaux. »


La 3e brigade de spahis déplore une cinquantaine de morts, dont ses 2 commandants de régiment, ainsi que 100 à 150 blessés et 86 prisonniers. Le soir du 15 mai, au milieu des ruines du village de La Horgne, les Allemands présentent les armes aux spahis marocains et algériens captifs : hommage des vainqueurs à l’héroïsme d’une unité admirable ! « Nous avons été arrêtés pendant douze heures par une brigade de spahis. Nous n'avons pu passer qu'après l'avoir complètement anéantie ». D'aucuns diront que ce communiqué allemand vaut toutes les citations militaires. Le témoignage de l'officier supérieur allemand Balck, commandant un des régiments engagés à La Horgne est encore plus éloquent : « Je me suis battu contre tous les ennemis dans les deux guerres, et toujours au cœur des batailles. Rares sont ceux qui ont combattu de façon aussi remarquable que la 3e brigade de spahis. (...) Elle s'était sacrifiée pour la France. (...) 


A l'image des combats de La Horgne, l'armée française ne peut donc empêcher les Allemands de percer dans la région de Sedan. Le rapport des forces y est beaucoup trop déséquilibré : sept divisions françaises contre quarante divisions allemandes ! De plus, ces dernières appliquent une tactique innovante et efficace : la « Blitzkrieg » ou guerre-éclair. Celle-ci permet de concentrer une puissance de feu terrestre et aérienne, qui se révèle foudroyante, balayant souvent des unités françaises pourtant déterminées.  Les blindés allemands peuvent alors foncer vers la Manche, qu'ils atteignent le 20 mai. Les troupes franco-britanniques, qui s'étaient avancées en Belgique, se retrouvent ainsi coupées du reste de la France.


LA PREMIERE DIVISION MAROCAINE PRISE AU PIEGE : FIN MAI 1940


Parmi les unités franco-britanniques prises au piège par ce gigantesque « coup de faux » allemand,  considéré comme « la plus grande bataille d'encerclement de tous les temps », la 1ère DM se replie vers Lille, où elle est encerclée avec six autres divisions françaises.


Fin mai, ses régiments de tirailleurs et le 6e RTM se battent farouchement dans la banlieue de Lille, à Loos et Haubourdin en particulier, comme l'illustre cet extrait d'une citation à l'ordre de l'armée décernée au 2e RTM : « Les 28, 29, 30 et 31 mai 1940, par le sacrifice de ses derniers éléments, il arrêtait, par des combats de rues, à Loos-sous-Lille, la progression allemande jusqu'à ce qu'il fut réduit à quelques officiers et une poignée de tirailleurs privés de munitions (...) ».


Le 1er RTM, très éprouvé depuis Gembloux, se distingue lui aussi durant ces quatre jours par une résistance sans espoir confinant au sacrifice. Le but étant de retarder l'avancée allemande sur Dunkerque, où les Britanniques et les Français tentent d'évacuer leurs troupes vers l'Angleterre. Après avoir tiré leurs dernières cartouches, les combattants marocains, parfois les larmes aux yeux, doivent se résoudre à déposer les armes avec leurs compagnons d'armes algériens, tunisiens et français.


Le 1er juin, l'état-major allemand s’incline devant le courage de ces hommes, en leur rendant les honneurs sur la Grande Place de Lille : avant leur départ en captivité, des détachements de l’armée française défilent ainsi les armes à la main ! Ce fait rarissime lors de la reddition d'une armée provoque d’ailleurs la colère d’Hitler, qui interdit à ses officiers de le renouveler ultérieurement.    


De leur côté, les éléments de la 1ère DM, qui ont pu échapper à l’encerclement, sont dirigés vers Dunkerque d'où ils sont évacués en catastrophe parmi 350 000 soldats, dont près de 120 000 combattants de l’armée française. Après un court répit, les 4000 rescapés de la 1ère DM sont ramenés en France, le 6 juin 1940, pour reprendre le combat dans un contexte dramatique.


LE DERNIER « BAROUD D'HONNEUR » DES TROUPES MAROCAINES : JUIN 1940


En effet le 5 juin, les Allemands attaquent violemment la dernière ligne de défense française qui reste organisée, sur la Somme et l'Aisne. A un contre trois, l'armée française livre une résistance de nouveau opiniâtre, comme au sud d'Amiens où deux divisions d'infanterie détruisent 196 blindés allemands. Au cours de ces combats très meurtriers, les unités marocaines s'illustrent encore, particulièrement le 10e RTM, qui réussit à stopper l'offensive allemande dans son secteur, avec l'énergie du désespoir. Le général allemand von Reichenau, commandant la 6e armée allemande lors de cette offensive, reconnaît que « les troupes françaises, engagées sur la Somme en juin 1940, se sont battues comme des lions ! »


Après une résistance acharnée de huit jours, les troupes marocaines, comme les autres unités de l'armée française engagées sur la Somme et l'Aisne, finissent par plier devant l'écrasante supériorité numérique et matérielle de la Wehrmacht. Dès lors, rien n'arrête plus les panzers allemands qui foncent vers le sud, tandis que les troupes françaises reculent sur des routes encombrées par l'exode des civils et bombardées par les stukas.


Le 10 juin, l'Italie fasciste, du dictateur Mussolini, entre en guerre aux côtés de l'Allemagne nazie contre la France et le Royaume-Uni. Les Allemands, quant à eux, pénètrent dans Paris déclarée ville ouverte, le 14 juin.


Avec leurs frères d'armes de l'armée française, les combattants marocains en sont réduits à livrer un « dernier baroud d'honneur ». A l’exemple de celui de la Montagne de Reims, les 11 et 12 juin, où le 4e RTM résiste avec acharnement à l'avancée allemande dans un combat inégal, au terme duquel il finit par être submergé. En ces heures tragiques, la résistance épique du 4e RTM et des autres régiments de la 82e division d'infanterie nord-africaine vaut à cette dernière une citation à l'ordre de l'armée : « Magnifique division nord-africaine qui (...) a fait preuve d'un moral inébranlable et d'un esprit de sacrifice total. (...) Dès le premier moment, débordée sur son flanc gauche par un adversaire que rien n'arrêtait plus et qui la menaçait d'encerclement, a résisté énergiquement, les 11 et 12 juin, aux attaques de trois divisions allemandes sur la montagne de Reims, puis le 13 juin sur la Marne, qu'elle franchit au prix des plus lourds sacrifices (...) Le 14 juin, (...) a fait de nouveau front sur les marais de Saint-Gond, et contenu les attaques de deux nouvelles divisions blindées. Les 15 et 16 juin, les unités restantes, malgré les pertes énormes et la fatigue extrême, se sont encore rétablies sur la Superbe, puis sur l'Aube, où elles se sont sacrifiées en s'efforçant, jusqu'au dernier moment, d'arrêter un adversaire dont les divisions blindées occupaient déjà tous leurs arrières. » Le 17 juin, le 4e RTM n'existe plus en tant qu'unité combattante : depuis le 10 mai 1940, il a enregistré près de 500 morts et blessés et plus de 700 prisonniers !


Les restes de la 1ère division marocaine se replient, quant à eux, en Normandie où ils se fondent dans un régiment d'infanterie légère d'Afrique, afin de bloquer l'avance allemande sur Brest. En vain, puisque les blindés allemands les ont débordés par le sud. Pris au piège et après quelques accrochages, les soldats de la vaillante 1ère DM doivent se résoudre à déposer les armes.


Alors que la France s'apprête à demander l'armistice, signé le 22 juin, la 1ère brigade de spahis, composée du 4e régiment de spahis marocains et du 6e régiment de spahis algériens, se défend encore héroïquement à Annonay dans la vallée du Rhône. Du 22 au 24 juin (veille du cessez-le-feu), elle empêche les Allemands de foncer sur Marseille. Le journal de marche de la division allemande, qui affronte cette brigade, précise : « Les Français avaient engagé, face à la division, des troupes vaillantes et rompues au combat ».


BILAN DE LA CAMPAGNE DE FRANCE POUR LES TROUPES MAROCAINES


Les combats de Gembloux, de La Horgne, de la banlieue lilloise, de la montagne de Reims et d'Annonay sont des exemples qui témoignent de l'abnégation, du courage et de la détermination des unités marocaines, dans la défense de la France et de la Belgique, en mai-juin 1940.


Mais le tribut est lourd pour ces valeureux combattants. De la 1ère DM, quasiment personne n'est revenu en juin 1940 : ses 17 000 hommes ont été soit tués, portés disparus, blessés ou faits prisonniers. Après sa reddition le 23 juin, le 2e RSM ne compte plus que 13 officiers sur 31, 27 sous-officiers sur 115, 310 brigadiers ou spahis sur 1087. Au total, les troupes marocaines comptent 2100 tués, des milliers de blessés et 18 000 prisonniers, soit plus de 50 % des effectifs, engagés dans la campagne de France, mis hors de combat !


Dans ce qui reste la plus grande défaite militaire de l'histoire de France, les combattants marocains n'ont donc pas démérité, de même que leurs camarades de l'armée française, dont les pertes parlent d'elles-mêmes : 65 000 tués et 120 000 blessés en six semaines de combats ! Soit des chiffres proportionnellement supérieurs à ceux de la Première Guerre mondiale, durant laquelle l'armée française déplorait, en moyenne, la mort de 34 000 soldats par mois.


S'il y a eu une faillite dans l'armée française en 1940, ce n'est donc pas celle du combattant mais celle de l'état-major qui, englué de nouveau dans une « guerre de retard », a multiplié les erreurs stratégiques.


LES PRISONNIERS MAROCAINS DE « L’AN 40 »


Suite à la défaite de juin 1940, le flot de prisonniers de l’armée française atteint 1 850 000 hommes, parmi lesquels près de 100 000 combattants d’Afrique du Nord et des colonies. Le sort de ces derniers va se révéler dramatique, particulièrement pour les tirailleurs sénégalais, terme générique qui regroupe l’ensemble des fantassins recrutés en Afrique noire.  


Ce drame prend sa source dans la « Honte noire », durablement inscrite dans la mémoire allemande depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Cette « Honte noire » évoque une campagne de propagande contre les troupes coloniales, qui participent à l'occupation de la Rhénanie par l’armée française, à partir de 1919-1920 : exploitant quelques malheureuses affaires de mœurs, une véritable entreprise d’intoxication aux relents racistes accuse les tirailleurs sénégalais et maghrébins des pires exactions contre les civils allemands. S’y ajoute la dénonciation des atrocités soi-disant commises durant la guerre de 14-18. Cette image de brutalité associée aux Africains n’est pas le propre des Allemands, elle nous renvoie à tout un ensemble de représentations discriminatoires alors partagées par les Européens. Mais dans le contexte humiliant de la défaite et du  traité de paix de Versailles, considéré en Allemagne comme profondément injuste, nombreux sont les Allemands qui ne voient en ces soldats africains à la solde d’une France hostile que des « bêtes féroces » : le « Schwarz » (le Noir), honni et craint !  


Confortant les théories racistes d’Hitler, ce thème est de nouveau développé dans l’Allemagne nazie des années 1930 ; la « Honte noire » devenant un complément de la politique antisémite. Les enfants métis de Rhénanie, nés de relations (forcées ou consentantes) entre tirailleurs et femmes allemandes, sont alors considérés comme des êtres inférieurs. Les fils de soldats marocains sont, par exemple, accusés d’être peu obéissants, paresseux, instables et prompts à vivre dans la rue. Ce délire racial débouche sur la stérilisation, en 1937, de 385 « bâtards du Rhin », afin de préserver la « Race pure des Aryens » de toute « souillure » maghrébine ou noire africaine.


Lorsque la guerre éclate en septembre 1939, la propagande allemande se déchaîne contre les troupes coloniales françaises, présentées comme une masse de brutes conditionnées par les Français. Parallèlement un service de propagande, créé en 1934, courtise le monde arabe et surtout les mouvements nationalistes, en les encourageant à la révolte. Ce qui n’empêche pas la presse nazie de dénoncer, le 30 mai 1940, « cette sale racaille de couleur, sentant tous les parfums d’Arabie, contre laquelle doit se battre le brave soldat allemand ».     


En 1940, le souvenir de la « Honte noire », entretenu par la propagande nazie, reste donc présent chez de nombreux soldats allemands. Relatant la capture de prisonniers marocains en Belgique, en mai 1940, le caporal chef Matthias, cité précédemment, conclut son témoignage, publié en 1941 dans un journal de la Wehrmacht, en disant « (...) que sur pied, les gaillards puent comme la peste ! » Manière peu respectueuse d'évoquer des hommes qui ont été aussi braves à Gembloux. Ces propos illustrent le mépris, voire le dégoût de l’ennemi pour ces combattants « indigènes », qui suscitent également peur et méfiance.


Dans ce contexte de haine raciale, de crainte et de revanche, les Allemands se montrent à plusieurs reprises sans pitié pour les combattants de l’armée française originaires d’Afrique du Nord et des colonies.    


Ainsi, les premiers instants de captivité se révèlent fatals pour des centaines de tirailleurs sénégalais et quelques dizaines de combattants marocains, en dépit des protections prévues par la convention de Genève pour tout prisonnier de guerre. Le sergent Ennergis, tirailleur marocain fait prisonnier à Lille, fin mai 1940, rapporte ce témoignage poignant : « J’ai vu des Allemands fusiller sur place des Sénégalais. Beaucoup de mes camarades marocains l’ont été aussi parce que les Allemands savaient que nous étions volontaires, contrairement aux Algériens qui étaient des appelés. Je n’ai eu la vie sauve que grâce à mon jeune âge, en faisant croire aux Allemands que les Français avaient voulu enrôler de force mon père et que j’avais pris sa place pour le sauver. »


Le 30 mai 1940, à Febvin-Palfart dans le Pas-de-Calais, 32 combattants marocains prisonniers sont lâchement assassinés, dans des conditions obscures, par des soldats SS (abréviation de « Schutzstaffel », échelon de protection, les SS constituent une organisation militarisée et fanatisée du parti nazi). Ces prisonniers semblent avoir été tués alors qu'ils se trouvaient en transit. Exténués par une marche forcée et refusant peut-être d'aller plus loin, « (...) les malheureux durent creuser leur tranchée avant d'être exécutés, puis jetés pêle-mêle dans leur tombe, enchevêtrés les uns dans les autres. Ils furent recouverts par le dernier que les monstres exécutèrent, sa funèbre besogne terminée, et abandonnèrent  sur le terrain face contre terre (...) Ils appartenaient au 254e régiment d'artillerie divisionnaire. 32 corps furent extraits de la tranchée et 15 seulement furent identifiés (...) Tous portaient le coup de grâce avec la nuque fracassée (...) ». C'est ainsi que le maire du village de Febvin-Palfart, rapporte ce drame, en 1971, au cours de l'inauguration d'un monument communal élevé à la mémoire de ces soldats marocains, victimes de la barbarie nazie.


Les marches qui mènent les prisonniers « indigènes » vers les camps de regroupement peuvent ainsi se révéler périlleuses, comme l’illustre aussi le témoignage d’Ousman Aliou Gadio, un tirailleur sénégalais : « On nous a capturé le 20 juin au matin, ils nous ont emmenés à Lyon, on a trouvé là-bas les Français, les Marocains, les Algériens, tout le monde dans un bâtiment, un hangar. On est resté là quatre jours et ils nous ont dirigés sur Dijon, alors on a marché à pied. Ils ont tué 7 marocains avant d’arriver à Dijon. Tous ceux qui ne pouvaient plus marcher, ils tiraient sur lui (…) ».


UNE CAPTIVITE EPROUVANTE DANS LES FRONTSTALAGS DE 1940 A 1944


Après leur victoire sur la France, les Allemands continuent de focaliser une partie de leur propagande sur les troupes « indigènes » de l'armée française, en des termes toujours aussi défavorables. C'est notamment le cas d'un reportage photos en couleurs, publié dans un numéro de la revue Signal, qui montre des prisonniers maghrébins en train d’égorger une vache selon les rites musulmans puis se partageant la viande. Gestes anodins mais mis en scène de telle sorte qu'ils doivent susciter l'aversion du lecteur, conforté par les commentaires de la revue : « Notre correspondant a pris une vue de l'abattage et du repas, qui donnent une idée des mœurs des troupes coloniales françaises. » 


Redoutant les maladies tropicales et la contamination raciale, les autorités du Reich nazi décident de ne pas transférer ces soldats « indigènes » sur leur territoire, comme c’est alors le cas  pour les autres détenus militaires français. Pour ne pas « souiller le sol allemand », les prisonniers maghrébins, noirs africains ou indochinois sont donc internés pour la plupart en France, dans 57 camps appelés Frontstalags. Néanmoins, plusieurs milliers de combattants " musulmans " de l’armée française connaissent la captivité outre-Rhin, dans des camps spéciaux créés dans le nord de l’Allemagne. Dans ces camps, les Allemands permettent aux prisonniers de vivre décemment, dans le respect notamment de leurs traditions religieuses. Ce traitement de faveur n’est pas sans arrière pensée : reléguant au second plan ses diatribes racistes, une propagande allemande très active vise à faire de ces captifs des agents de renseignement ou des soldats de la Wehrmacht. Les éléments nationalistes nord-africains sont repérés puis encouragés dans leur lutte contre le colonialisme français. Ce traitement particulier se retrouve dans quelques camps en France, comme à Luçon et Saumur. Mais cette politique ne rencontre pas d’écho favorable parmi les prisonniers maghrébins, qui restent, dans leur quasi-totalité, fidèles à la France. Par ailleurs, ce traitement particulier réservé aux prisonniers " musulmans " de l’armée française n’est pas généralisé. Nombre d’entre eux subissent, au même titre que les autres captifs " indigènes " de l'armée française des conditions de détention très éprouvantes en France.


En effet, le ravitaillement y est souvent déplorable malgré les envois de colis postaux organisés par des œuvres caritatives comme l’œuvre des Secours aux prisonniers de Guerre qui est créée dès juillet 1940 au Maroc. Houcine Benyahia, tirailleur au 1er RTM, garde en mémoire ses « mauvais souvenirs [de captivité], comme lorsque nous étions 7 prisonniers à nous partager un seul pain au repas ! »  Les hommes internés dans les Frontstalags doivent survivre dans un dénuement total, exposés aux mauvais traitements de leurs gardiens et à des travaux agricoles ou industriels exténuants. Les mauvaises conditions d’hygiène et la tuberculose aggravent les souffrances quotidiennes. Enfin, les balles allemandes s’ajoutent parfois à cette oeuvre de déshumanisation...


Au Frontstalag n° 231, à Airvault dans les Deux-Sèvres (à 50 km de Poitiers), l’un des médecins français, qui séjournent au camp, révèle le drame dont il a été le témoin : « Des tirailleurs marocains ayant tenté de s’évader s’empêtrèrent dans les barbelés. Surpris par les sentinelles, celles-ci, au lieu de les reprendre et alors qu’ils imploraient grâce, les assassinèrent sans pitié à coups de revolver et de mitraillettes. Le soir, c’est 3 ou 4 cadavres que les médecins français eurent à enlever dans les fils de fer (…) Au cours des obsèques, le rite musulman fut pour leurs gardiens, une occasion de divertissement sadique et de prises de photos. » Lorsque l’armée allemande évacue ce camp, elle laisse, enfouis sous les débris des baraquements, les corps de 26 combattants marocains morts durant leur  détention ! Emue, la population locale offre à chacun de ces malheureux une sépulture décente, en attendant l’inauguration, en 1945, d’un monument et d’une nécropole nationale en leur mémoire. 


Au début de l’année 1943, les prisonniers « indigènes » de l’armée française connaissent une nouvelle injure à leur statut, puisque l’Allemagne remplace leurs gardiens allemands, réquisitionnés pour combattre les Soviétiques sur le front est… par leurs anciens compagnons d’armes de l’armée française, obéissant au régime collaborateur de Vichy !  


En fonction du bon vouloir des autorités allemandes, la population française offre une aide active et fraternelle à ces prisonniers, en leur apportant des vivres, des soins et un peu de réconfort. Certains facilitent même les évasions des Frontstalags.


De nombreux soldats d’Afrique du Nord et des colonies, qui ont fui leur captivité, rejoignent  alors les rangs de la Résistance française intérieure contre les forces d’occupation allemande. On compte, par exemple, une cinquantaine d’Africains dans le maquis du Vercors. Forts de leur expérience militaire antérieure, ces soldats maghrébins, d'Afrique noire ou d'Indochine, sont d'un soutien précieux pour les maquis des Forces françaises intérieures (FFI). Ils s'illustrent par leur courage et leur dévouement dans les coups de force contre l'occupant, allant parfois au bout de leur destin.


C'est ainsi que le 19 août 1944, dans le sud-ouest de la France, le soldat Lahcene ben Oukrine, le sergent Mohamed ben Tayeb et le caporal Saïdi Salah, membres des FFI, tombent sous les balles allemandes. Leurs dépouilles reposent de nos jours dans une des Nécropoles nationales dédiées à la Résistance française, à Chasseneuil-sur-Bonnieure en Charente (à 35 km d’Angoulême). 


Leurs compagnons d’armes, restés prisonniers dans les Frontstalags, sont libérés pour la plupart en 1944, au fur et à mesure de l’avancée des Alliés. Ils sont alors regroupés dans des centres de transit afin de retrouver leur foyer. Mais cette libération ne marque pas toujours la fin du calvaire pour les soldats « indigènes ». En effet, les conditions sanitaires de leur hébergement provisoire demeurent souvent mauvaises, du fait de l’incurie des services qui en ont la charge. Enfin lors du retour au pays, il arrive que l’attitude de l’administration coloniale à l’égard de ces ex-captifs rappelle qu’ils restent des sujets de la France et non des citoyens français à part entière. Ce traitement inégal atteint son paroxysme dans le drame malheureux de Thiaroye au Sénégal, le 1er décembre 1944 : plusieurs dizaines de tirailleurs en transit refusent de prendre leur train pour Bamako, sans avoir perçu auparavant leur arriéré de solde correspondant à leur période de détention dans les Frontstalags. Une révolte éclate, réprimée par les militaires français. Le bilan officiel fait état de 35 tirailleurs tués et d’autant de blessés.


La captivité des soldats marocains de « l’an 40 » et des autres combattants « indigènes » de l’armée française n’a pas connu d’épilogue aussi tragique. Mais elle est restée dans son ensemble une épreuve redoutable, voire fatale, du fait des terribles souffrances morales et physiques infligées à ces « prisonniers de couleur » dans les Frontstalags.



Christophe TOURON, professeur d'Histoire-Géographie au Lycée Lyautey de Casablanca (1995-2007) et au Collège Royal à Rabat (2003-2007). 


Date de création : 14/10/2004 @ 16:51
Dernière modification : 17/04/2014 @ 15:38
Catégorie : 2-Frères d'armes marocains et français
(1939-1945)

Page lue 9492 fois

Prévisualiser la pagePrévisualiser la page

  

Imprimer la pageImprimer la page

Le Projet pédagogique 2002-2003

1-Le projet en images et ses prolongements en 2004 et 2005

2-Acteurs et partenaires

3-Objectifs

4-Calendrier et descriptif de l'action

5-Remerciements

6-Présentation de l'exposition

7-Deux poèmes émouvants

8-Programme du voyage pédagogique en France

trans

Le Projet pédagogique 2005-2006

1-Le projet en images et ses prolongements en 2007


2-Acteurs et partenaires


3-Présentation générale du projet


4-Calendrier et descriptif de l'action


5-Présentation de l'ouvrage "Ana ! Frères d'armes marocains dans les deux guerres mondiales" et Remerciements


6-Présentation de l'exposition sur les soldats marocains en 14-18 et 39-45


7-Présentation du recueil numérique sur le Carré musulman de Douaumont


8-Recueil de poèmes rédigés par les élèves


9-Textes d'élèves primés au concours "André Maginot"


10-Programme du voyage pédagogique en France

trans

trans

Haut

trans

Site fonctionnant sous GuppY v3.0p1 - GNU Public License - © 2002-2004