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(1939-1945)
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(1939-1945)

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F/ La campagne d'Italie 1943-1944 (1)

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LA STRATEGIE ALLIEE EN 1943


Dans la seconde moitié de l'année 1943, la stratégie des Alliés en vue de libérer l'Europe se précise. Alors qu'en URSS les armées soviétiques font à présent reculer la Wehrmacht, les Anglo-américains décident d'accorder leur priorité à un débarquement à l'ouest de l’Europe, en Normandie, du nom de code d'Overlord, prévu au milieu de l'année 1944 et suivi d'un second en Provence.


Leur stratégie périphérique en Méditerranée est maintenue mais elle est réévaluée : s'il s'agit toujours d'attaquer le « ventre mou » des forces de l'Axe, en Italie, l'idée de percer jusqu'en Allemagne à partir de la botte italienne n'est plus prioritaire.


La campagne d'Italie n'en revêt pas moins un grand intérêt stratégique : elle doit provoquer la capitulation de l'Italie fasciste et fixer le maximum de troupes allemandes dans la péninsule, afin de réduire les forces de la Wehrmacht sur le front de l'est et le futur front ouest en Europe.


LES ALLIES EN ITALIE


Après s'être emparés de la Sicile en juillet 1943, les Anglo-américains débarquent à Reggio de Calabre le 3 septembre et dans le golfe de Salerne six jours plus tard, ce qui provoque la capitulation de l'Italie fasciste, précédée par le renversement de Mussolini comme évoqué dans le chapitre précédent. Les Alliés, commandés par le général Alexander, dégagent ensuite le sud de la botte italienne jusqu'au-delà de Naples.


Mais à l'automne 1943, ils se retrouvent dans une position difficile face à des unités allemandes aguerries (chasseurs de montagne, parachutistes, panzergrenadiers...) et bien retranchées. Le maréchal Kesselring, qui les commande, a établi un solide dispositif de défense sur toute la largeur de la péninsule italienne : échelonné sur plusieurs lignes, il est constitué par une série de fortifications plus ou moins denses, qui utilisent les sommets des Apennins comme un véritable rempart. Les quelques vallées ou plaines littorales permettant les communications du sud vers le nord sont, quant à elles, entièrement minées et parsemées de réseaux de barbelés. La  plus redoutable  de ces rangées défensives est la ligne Gustav dans les Abruzzes, sur laquelle les Alliés vont buter pendant plusieurs mois...


L'ENVOI D'UN CORPS EXPEDITIONNAIRE FRANÇAIS EN ITALIE


Au cours de l'été 1943, si les Anglo-américains s'accordent pour envoyer des unités françaises en Italie, ils n'envisagent leur arrivée qu'à la fin du mois de décembre de l'année en cours, une fois le sort des armes réglé en faveur des Alliés... « Les Français ne peuvent jouer aucun rôle dans notre stratégie de 1943 » déclare le chef d'état-major britannique ! Mais le piétinement de la 5e armée américaine du général Clark et de la 8e armée britannique du général Montgomery en Italie, pousse le commandement allié à accélérer l'envoi d'un Corps expéditionnaire français (CEF) afin de soulager ces unités. Ce que le général de Gaulle résume en ces mots : « On lui fait place, c’est donc pour une tâche difficile » !  


Pour de Gaulle c'est l'occasion d'affirmer davantage le rôle militaire et politique de la France, aux côtés des Alliés. Pour l'armée française, c'est une opportunité de prouver à des Anglo-américains sceptiques ses réelles qualités : après la défaite de 1940 et malgré leur éclatante démonstration en Tunisie, les Français n'ont toujours pas la confiance des Alliés !


Le CEF est placé sous les ordres du général Juin, considéré comme l'un des plus brillants stratèges de l'armée française. Il comprend quatre divisions et trois groupements de tabors marocains (GTM), qui vont être engagés progressivement en Italie, de la fin 1943 au début 1944 : la 2e division d'infanterie marocaine (2e DIM) du général Dody, la 4e division marocaine de montagne (4e DMM) du général Sevez, la 3e division d'infanterie algérienne (3e DIA) du général de Montsabert, la 1ère division de la France libre (1ère DFL) appelée aussi 1ère division de marche d'infanterie du général Brosset, ainsi que les 1er, 3e et 4e GTM, qui restent sous les ordres du général Guillaume. Soit au total, un effectif théorique de 111 380 hommes dont plus de 30 000 soldats marocains.


PRESENTATION DES TROUPES MAROCAINES ENGAGEES EN ITALIE, EN 1943-1944


La 2e DIM comprend les 4e, 5e et 8e régiments de tirailleurs marocains (4e ,5e et 8e RTM), le 3e régiment de spahis marocains (3e RSM), le 63e régiment d'artillerie d'Afrique (63e RAA) et plusieurs unités de soutien et des formations de services. Soit 16 840 hommes, dont près de 10 000 Marocains, qui représentent environ 60 % des effectifs de la division.


La 4e DMM, pour sa part, est constituée des 1er, 2e et 6e RTM, du 4e RSM, du 64e RAA, et pareillement de diverses unités de soutien et des formations de services. Au total, 20 450 hommes, dont près de 14 000 Marocains, soit eniron 67 % des effectifs de la division.


Les trois GTM rassemblent, quant à eux, près de 9 000 hommes, dont environ 80 % de Marocains. Leur nombre précis est d’ailleurs difficile à établir. Le général de Lattre de Tassigny, futur maréchal de France, le reconnaîtra lui-même : « Lorsqu’on parle de 1000 goumiers, on pense 2000 » ! Et combien s’en embarque-t-il réellement pour chaque opération en Europe ?  


La force vive de ces unités est donc constituée par les « Guerriers du Soleil couchant » ! Ces derniers, comme nous venons de le voir, se sont déjà illustrés à plusieurs reprises depuis 1939. Certains ont participé aux campagnes de Tunisie, de Sicile ou de Corse. D'autres, tout juste engagés, n'ont pas l'expérience du feu. Tous ont en tout cas suivi un entraînement intensif, notamment en Oranie, avant d'embarquer pour l'Italie.


L'encadrement de ces troupes marocaines est assuré essentiellement par des Français. Par exemple, la 4e DMM compte 615 officiers et 1668 sous-officiers français pour 8 officiers et 500 sous-officiers marocains. La force de cet encadrement est sa jeunesse, son enthousiasme et la qualité de sa formation, assurée depuis décembre 1942 au sein de plusieurs écoles en Afrique du Nord, dont celle des élèves-aspirants à Cherchell (Algérie) et Médiouna (Maroc). Les cadres marocains sortent, quant à eux, de la prestigieuse école militaire de Dar El Beida, à Meknès.


Encadrés par des officiers et des sous-officiers exemplaires, qu'ils soient français ou marocains, les hommes de troupe peuvent ainsi exprimer toute leur valeur… et quelle valeur ! Les soldats marocains, rappelons-le, sont avant tout des guerriers rustiques, solides, courageux et faisant preuve d'un attachement infaillible à leurs chefs. Comme ils l’ont déjà démontré au cours du conflit, ils sont capables d'endurer de très longues marches, en sachant parfaitement bien s'adapter aux exigences du combat, particulièrement dans la montagne. Ayant un sens inné de la manoeuvre et du terrain, ils possèdent une acuité visuelle étonnante, « l'oeil de crécerelle » (petit oiseau rapace diurne), leur permettant de distinguer le moindre déplacement adverse. Leur adresse au tir est également exceptionnelle. Autant de qualités qui vont s'exprimer, de façon encore plus éclatante qu'auparavant, dans la campagne d'Italie.


LES PREMIERES TROUPES MAROCAINES SUR LE FRONT D'ITALIE : NOVEMBRE-DECEMBRE 1943


Constituant l'avant-garde du Corps expéditionnaire français, la 2e DIM et le 4e GTM arrivent en Italie à partir du 21 novembre 1943. Intégrée à la 5e armée américaine, la 2e DIM a conscience qu'en étant la première unité française alignée sur le front, elle doit faire ses preuves au plus vite. Défi que résume le général  Juin en ces termes : « Les Français doivent faire leur trou » !


D’autant que les premiers jours du CEF en Italie prêtent peu à l’optimisme. Sous un ciel maussade, les troupes du CEF viennent de débarquer sur les quais de Naples, partiellement en ruine, dans l’indifférence générale. De plus, le général Juin est au courant des rumeurs qui circulent sur les intentions américaines « de n’employer les unités françaises que comme des troupes auxiliaires »…


Dès le 8 décembre, la 2e DIM, renforcée par le 4e GTM, relève une division américaine, épuisée et meurtrie par la forte résistance allemande aux abords de la ligne Gustav, au nord-est de Monte Cassino, dans la région des Abruzzes. Les sapeurs du Génie de la 2e DIM sont les premiers sollicités, afin de déminer des voies de passage en vue de l'attaque des lignes allemandes, surplombant les positions françaises. D'emblée, tirailleurs et goumiers marocains sont engagés dans des combats d'une âpreté extrême, au cours desquels ils réussissent à prendre pied sur le mont Castelnuovo, qui culmine à 1250 mètres d’altitude, mais échouent  temporairement devant le San Michele (1198 mètres) à cause de la résistance acharnée d’un ennemi aguerri. 


Guy Martinet, sous-officier au 4e RTM, rapporte un témoignage poignant de ces premiers engagements : « Mon souvenir le plus émouvant durant la campagne d'Italie est la mort d'un de mes camarades marocains, Azzouz, à la mi-décembre 1943 : ses deux jambes venaient d'être arrachées par un obus de mortier et alors qu'il agonisait, ses camarades lui crièrent : « Chéhad ! Chéhad ! » (« Témoigne ! Témoigne ! ») Et je le vis dans un ultime effort lever son index droit vers le ciel avant de mourir. »


Le 16 décembre au matin, après une préparation d'artillerie du 63e RAA, le 5e RTM attaque le mont Pantano (1100 mètres d'altitude), devant lequel les assauts américains ont échoué trois fois. Sous une pluie battante, les tirailleurs livrent des combats acharnés, impitoyables, à la grenade, au fusil-mitrailleur et à l'arme blanche dans des corps à corps furieux. A l'issue de cette attaque fulgurante, les Marocains réussissent à couronner la crête du mont Pantano, dont ils s'emparent entièrement le lendemain. Pour ce haut fait d'armes, le 2e bataillon du 5e RTM reçoit une citation à l'ordre du corps d'armée, dont voici un extrait : « Unité magnifique d'obstination et de courage. (...) a, le 16 décembre 1943, conquis la crête 895, obligeant l'ennemi, par la violence du choc qui lui était porté, à se replier sur toute la ligne et à abandonner le massif du Pantano jusque là obstinément défendu. (...) » Ce premier succès est chèrement payé puisque le 5e RTM déplore 54 tués, 29 disparus et 243 blessés sur un effectif théorique de 3000 hommes, mais il est capital pour le moral des soldats de la 2e DIM, qui vont encore s’illustrer les jours suivants.


En effet le 27 décembre, le 8e RTM et le 4e GTM s'emparent de l'éperon stratégique de la Mainarde (1478 mètres), pourtant défendu par des soldats d'élite, une division autrichienne de montagne solidement retranchée. Le général Ringel, commandant cette unité, rend hommage à ses adversaires marocains de la Mainarde : « Les chasseurs de montagne voient pour la première fois leurs nouveaux adversaires. En utilisant le terrain, ils progressent sans bruit, agiles et adroits comme des chats. Ils sont habitués à la montagne, brillamment armés et équipés (...) ». Le comportement des combattants marocains et français sur la Mainarde est effectivement héroïque, comme l'illustrent ces exemples : le caporal Abdallah, l'avant-bras droit en bouillie, refuse de se faire évacuer et s'obstine à lancer des grenades de la main gauche jusqu'au moment où il est mortellement touché à la poitrine ; le sergent-chef Griffi, avec une épaule déchiquetée et le médecin Rey-Musy, avec une balle dans la mâchoire, préfèrent aussi rester parmi leurs tirailleurs pour continuer leur action sur la ligne de feu. Le sous-lieutenant Ouzzine ben Hadj Moha, grièvement blessé, bouleverse l’infirmière qui l’accompagne dans ses derniers instants, par son courage et sa dignité. Dans une citation décernée au 2e bataillon du 8e RTM, l'état-major français rend hommage à ces preux   tirailleurs : « Unité remarquable par son ardeur offensive et son opiniâtreté au combat. (...) a brillamment participé (...), le 27 décembre 1943, à l'attaque de la Mainarde, position dominante qui ne fut occupée qu'après des corps à corps meurtriers. (...) » 


Parallèlement à cet assaut sur la Mainarde, le 5e tabor du 4e GTM assure une mission de couverture au nord. Pour cette opération, des témoins rapportent que les goumiers ne portent ni fusils, ni mitraillettes, mais seulement un poignard, et un chapelet de grenades à la ceinture ! A l’instar des tirailleurs, leur engagement est d’une fureur incroyable. Le 5e tabor du commandant Parlange s’empare ainsi du Marrone, qui culmine à 1770 mètres, après avoir escaladé un à-pic de 800 mètres ! Au cours de ces opérations les goumiers perdent près du quart de leurs effectifs ! Parmi les morts, Ahmed ben Hamidou, jeune berger qui vivait au pied des montagnes de l’Atlas avant de partir pour le baroud avec son lieutenant, avec lequel il partageait une profonde estime mutuelle.


Les combats du mois de décembre 1943 se révèlent donc d'une exceptionnelle dureté, livrés dans des conditions particulièrement difficiles, sur des pentes abruptes, avec des températures glaciales, dans le brouillard et la neige. Le général et ministre marocain Driss ben Omar El Alami est alors lieutenant au 8e RTM, engagé avec son jeune frère Hassan qui sera tué en Italie. Il évoque ces premières semaines de combat dans les Abruzzes : « Ca a été extrêmement dur parceque c’était sur un terrain extrêmement difficile (…) C’était la première fois que je m’engageais dans la guerre et la première fois que j’entendais des obus tomber et des balles siffler. J’avais 21 ans ! Les combats ont été extrêmement durs, nous avons eu des pertes assez sérieuses du fait de la résistance acharnée des Allemands mais aussi du fait de la neige. »


Décrivant une tempête qui s'est déclarée le 31 décembre, un témoin rapporte : « Quand le jour se lève, on ne voit rien à plus de quinze mètres. Des guitounes sont arrachées, d'autres ont complètement disparu sous la neige. Quelques tirailleurs errent, perdus, appelant au secours, d'autres restent emmurés dans leur guitoune, bien au sec. Il faut les dégager à la pelle (...) »  


A cette date la 2e DIM compte déjà 211 tués, 656 blessés et 56 disparus ! Auxquels il faut ajouter plus de 1000 malades, accidentés ou pieds gelés. Un goumier raconte sa douloureuse expérience : « Après plusieurs jours d'attente dans la neige pour déloger les Allemands, je ne sentais plus mes pieds. Ils étaient gelés ! (…) Mes dix orteils ont été coupés ! »


Les succès si chèrement acquis sur le Pantano et la Mainarde permettent à la 2e DIM de progresser de deux à trois kilomètres dans les lignes ennemies. Progression qui ouvre au CEF l’horizon de la ligne Gustav. Le général Clark livre alors au général Juin cette comparaison élogieuse : « Les soldats français sont toujours ceux de Verdun » ! La réussite globale des opérations du mois de décembre 1943 rehausse en effet l'image de l'armée française auprès des Alliés. Et ce grâce aux troupes marocaines, qui « ébahissent les Américains » par leur audace et leur ténacité.


Guy Martinet leur rend l’hommage du frère d’armes français : « Durant la campagne d’Italie, un chef de section, officier généralement français, était fréquemment tué ou blessé au bout d’un mois de présence sur le front. Quand cet officier était mis hors de combats il arrivait souvent que ce soit un sous-officier marocain, qui commande immédiatement la section, en la dirigeant d’ailleurs très bien, en opérant et en s’infiltrant à merveille. Ces soldats marocains avaient vraiment un sens du terrain extraordinaire, c’étaient des types remarquables. »


LES TROUPES MAROCAINES DANS LES COMBATS AU NORD-EST DE MONTE CASSINO : JANVIER-MARS 1944


En janvier 1944, les Alliés cherchent à ouvrir la route de Rome par une attaque directe sur Monte Cassino, d’où culmine à 516 mètres son célèbre monastère. Ce mont constitue alors l'un des points stratégiques de la ligne Gustav, qui verrouille la vallée du Liri et, par là-même, la route qui mène à la capitale italienne. Parallèlement à cette attaque frontale, les Alliés prévoient un débarquement à Anzio, au sud de Rome et une opération de diversion visant à déborder Cassino par la montagne au nord-est.


C'est ce dernier mouvement qui est confié à la 2e DIM et à la 3e DIA, qui vient de rejoindre à son tour l’Italie. Pour cette opération, les deux divisions du CEF incorporent respectivement le 4e GTM et le 3e GTM, afin de renforcer leur puissance de feu et leur souplesse de mouvement. Du 12 au 24 janvier, les troupes du général Juin conquièrent ainsi La Selva, la Costa San Pietro (1450 mètres d’altitude), Acquafondata et le Monna Casale (1395 mètres). Ces succès constituent souvent autant d'exploits sportifs que militaires. Ils suscitent l'enthousiasme des Alliés et forcent le respect de la Wehrmacht.


Dans ses mémoires, le général allemand Senger rend ainsi hommage à ces « magnifiques  divisions marocaine et algérienne (...) menées par des officiers français superbement entraînés, équipées à l'américaine. »


Les combats livrés par le 8e RTM et le 5e tabor sur la neige de la Costa San Pietro, les 12 et 13 janvier, sont particulièrement violents.
Au petit matin du 12, suite à une attaque surprise et soudaine, le 8e RTM coiffe un des bords de la Costa San Pietro, sans avoir encore sécurisé l’ensemble de son sommet. Le plus dur reste alors à faire : tenir la position conquise ! D'autant que dans le même temps, les goumiers éprouvent des difficultés à assurer leur mission de couverture, qui leur coûte 28 morts et 70 blessés. Outre les tirs d’armes automatiques, la position des tirailleurs marocains sur la Costa San Pietro est exposée pendant deux jours à un pilonnage incessant de l’artillerie allemande, entrecoupé de furieuses contre-attaques. Le commandant Allard, venu en personne sur la crête, constate que « l’artillerie allemande redouble de violence, ça tombe partout. » Après des heures de lutte et à court de munitions, certains soldats marocains en sont réduits à jeter des pierres ! Ils doivent leur salut à des bombardements d’enfer à quelques mètres de leur propre position, selon les indications de trois observateurs d'artillerie français, qui se sacrifient l’un après l’autre pour assurer la précision de ces tirs d'arrêt.  Parmi eux, Henri le Masne de Chermont, jeune étudiant studieux du lycée Lyautey de Casablanca. Un témoin rapporte l’ultime message radio lancé par l’un de ces trois héros : « Tirez, bon Dieu, tirez ! Rendez-vous compte de notre situation ! Raccourcissez de 50 mètres ! Envoyez une bonne ration ! Raccourcissez ! Raccourcissez ! Comment ? Si ça tombe sur nous ? On s’en fout ! Tirez sur nous s’il le faut ! » Dans un dernier et suprême effort, sur un sol où le blanc immaculé a laissé place à de larges tâches rouges, les tirailleurs et les goumiers s'élancent baïonnette au canon  dans une charge fougueuse qui se termine au corps à corps. La Costa San Pietro reste aux mains du CEF, mais à quel prix : certaines compagnies du 8e RTM ont vu leurs effectifs passer de 180 à 35 ou 40 hommes chacune ! Le lieutenant Si Ahmed ben Kacem Loudiyi, « magnifique soldat » du 8e RTM tombe ainsi héroïquement à la tête de ses hommes le 13 janvier dans les corps à corps enragés de San Pietro. Un tirailleur d’une section, qui arrive en renfort, est frappé par « les pentes couvertes de sang et de blessés ». L’un d’eux, le tirailleur Mohamed Benmeriem est engagé volontaire depuis 1939, date depuis laquelle il n’a cessé de se distinguer, comme ce 12 janvier où il finit par être gravement touché… son bras droit amputé.


Grâce à son succès chèrement acquis sur  la Costa San Pietro, la 2e DIM enfonce les dernières défenses ennemies avant la ligne Gustav. Les tirailleurs marocains occupent ensuite La Selva et basculent sur la rivière Rapido, dont la vallée débouche plus au sud sur Cassino. La 3e DIA, qui s’est emparée de la Monna Casale avec le soutien du 4e RTM puis d’Acquafondata, s’ouvre aussi la voie de la vallée du Rapido. Le flanc nord du dispositif allemand centré sur Cassino est donc directement menacé ! Epuisés, les soldats de ces deux divisions ne peuvent cependant aller plus loin. Le 5e RTM par exemple butte sur les pentes du San Croce (1184 mètres). Faute de réserves, les troupes du CEF ne sont donc pas en mesure d’exploiter leurs succès initiaux, au grand dam du général Juin. En effet, celui-ci aurait souhaité en profiter pour foncer sur la localité d'Atina et ainsi opérer une opération de débordement de grande ampleur. 


En deux jours, la 2e DIM accuse 400 pertes et la 3e DIA plus de 300, sans compter les hommes mis hors de combat dans les tabors marocains. Le terrain très escarpé, interdisant tout accès aux véhicules à moteur, oblige les  nombreux blessés à être acheminés dans la vallée sur des cacolets (double siège fixé sur le bât d'un mulet) ou par des brancardiers. Parfois cette évacuation se fait à dos d’homme devant l’urgence et le péril de la situation. C’est ainsi que le lieutenant Driss ben Omar El Alami décide de ramener sur ses épaules son capitaine gravement blessé jusqu’au poste de soins, situé assez loin en arrière des premières lignes. Lorsqu’il y arrive enfin, le lieutenant est essoufflé et son uniforme imbibé du sang de son compagnon d’infortune… A tel point que les infirmiers le croient aussi blessé ! Grâce à cette évacuation rapide le capitaine aura la vie sauve. De son côté, le lieutenant Driss ben Omar El Alami continue de s’illustrer en faisant preuve d’actes héroïques peu communs... Ce qui lui vaut d’être fait Chevalier de la Légion d’Honneur durant la campagne d’Italie. 


Le colonel Mouloud Arbal, à l'époque sous-lieutenant dans les tirailleurs marocains, évoque sa propre évacuation, tout aussi marquante mais pour des raisons différentes : « Les combats les plus difficiles en Italie, selon moi, sont ceux qui ont été livrés dans les montagnes des Abruzzes au nord de Cassino, durant l'hiver 1943-1944. Une nuit, au cours d'une offensive (...) j'ai reçu les éclats d'une grenade à l'épaule et un peu sur le visage. Vu ma blessure, je devais donc être évacué à dos de mulet, car aucun véhicule ne pouvait monter dans cet endroit montagneux. Nous étions alors 4 officiers à être blessés, 3 Français et moi-même. Aucun ne voulait se faire évacuer avant l'autre : « Non pas moi faîtes d’abord partir le capitaine Petit ! », « Non, non, il faut d’abord évacuer le sous-lieutenant Arbal ! » « Pas du tout, occupez-vous d’abord du lieutenant Chatrieux ! » Cela illustre bien la vraie camaraderie qui régnait sur le front entre nous. »  


Cette fraternité d'armes, réconfortante, ne peut faire oublier cependant l'angoisse de la mort, permanente et abrutissante. Ainsi, au cours de ces combats de l'hiver 1943-1944, lors des longues marches effectuées de nuit pour atteindre les premières lignes, il arrive que résonnent les chants émouvants de centaines de Marocains entonnant la « Chahada » !


Très peu de désertions sont d’ailleurs enregistrées parmi les troupes marocaines et les autres effectifs maghrébins du CEF. Et ce malgré une propagande allemande active, qui les encourage à quitter l’uniforme français par l’intermédiaire de tracts écrits en arabe.


Le 21 janvier, le CEF relance son offensive de diversion avec l’espoir pour Juin de rompre la ligne Gustav et de foncer sur Atina. L’objectif est ambitieux mais les moyens en hommes et en matériel le sont moins. Ce plan n'est pas soutenu par les Alliés, qui s'acharnent sur l'attaque frontale du nœud stratégique de Cassino... C’est donc avec ses régiments de tirailleurs nord-africains déjà éprouvés que le CEF tente de s’emparer des monts qui lui barrent la route d’Atina : San Croce et le Carella. Si les tirailleurs marocains réussissent à couronner le San Croce grâce à un excellent soutien d’artillerie, ils ne peuvent s’y maintenir tant le feu ennemi est dense à son tour. Il en est de même de leurs homologues algériens sur le Carella. Au cours de la seule journée du 24 janvier, la 2e DIM déplore 156 hommes hors de combat, dont 30 morts. L’échec de cette opération constitue la seule défaite de la 2e DIM et de la 3e DIA durant toute la campagne d’Italie.


Dans le même temps, les Américains ne réussissent pas à enfoncer le verrou de Monte Cassino, malgré des pertes et des efforts importants. En outre, les Anglo-américains, débarqués à Anzio le 22 janvier 1944, ne peuvent exploiter leur tête de pont, pris de vitesse par les Allemands bien déterminés à empêcher toute percée sur Rome.


Loin de renoncer à leur objectif prioritaire, les Alliés relancent leur attaque directe sur Cassino le 25 janvier. Le CEF hérite d’une nouvelle mission de diversion, consistant pour la 3e DIA à s'emparer des montagnes du Belvédère et du Colle Abate, qui flanquent la position de Cassino. Pendant ce temps, plus au nord, la 2e DIM est chargée de fixer un maximum d'unités ennemies. Les tirailleurs tunisiens et les soldats algériens de la 3e DIA enlèvent ainsi le Belvédère dans des combats dantesques. Au terme de cette action héroïque qui rompt la ligne Gustav, le 4e régiment de tirailleurs tunisiens (4e RTT) déplore 1372 hommes mis hors de combat : 207 tués, dont son commandant le colonel Roux, 1090 blessés et 75 disparus, soit les deux tiers des effectifs initialement engagés !« Un des faits d'armes les plus brillants de la guerre » selon le général de Gaulle et qui fait dire à un officier allemand prisonnier : « L'armée française n'est pas morte, elle est plus forte qu'avant ! » Les combattants d'Afrique du Nord y sont pour quelque chose...


Mais le CEF n’a pas les réserves suffisantes pour exploiter son succès sur le Belvédère, tandis que les Alliés échouent à nouveau devant Monte Cassino. La situation s'enlise et la propagande allemande s’en donne à cœur joie : sur les murs de l’Europe occupée une affiche compare l’avancée des armées alliées en Italie à celle d’un escargot !


Le général Dody évoque chez ses hommes de la 2e DIM « la fatigue physique et la dépression ayant résulté d'un engagement quasi ininterrompu de deux mois (...) ». Le bilan humain parle de lui même : fin janvier, la 2e division d’infanterie marocaine compte près de 4000 hommes hors de combat : 789 tués, 2 985 blessés et 170 disparus. Soit des pertes quotidiennes d'environ 80 hommes par jour, auxquelles s’ajoutent des centaines de combattants évacués pour pieds gelés, maladies ou accidents. Chiffres qui approchent la moyenne journalière des coûts humains enregistrée au cours de la « boucherie  de 14-18 » !


Mais ces sacrifices n'ont pas été vains. En deux mois, la 2e DIM puis la 3e DIA ont obtenu des résultats significatifs : une avance de plus de 15 kilomètres à certains endroits en pays montagneux, la capture d’environ 1 000 prisonniers, l’affaiblissement des unités qui lui ont été opposées. Au cours de l’offensive de janvier 1944, les tirailleurs nord-africains ont été les seuls à menacer sérieusement la ligne Gustav, réussissant même à la rompre au Belvédère !  Grâce à la vaillance de ses troupes, le général Juin a obtenu du général Clark, dont il dépend, plus d’autonomie dans le commandement du CEF, preuve de la confiance que le haut commandement allié lui confère à présent. Dans ses mémoires, Juin peut écrire : « Brave 2e division marocaine. Elle avait, pour son premier essai, fait un coup de maître et dans les conditions les plus difficiles qu'on puisse imaginer (...) Le CEF ne devait pas oublier de longtemps le service que la 2e division marocaine lui avait rendu par son héroïsme. »


De février à mars 1944, les troupes du CEF se maintiennent sur les positions conquises les semaines précédentes. Fin février, la 4e division marocaine de montagne arrive en renfort, alors qu’une véritable guerre de position s’installe. Cette situation n’est pas sans rappeler aux plus anciens l’atmosphère des tranchées de 14-18, avec en sus la proximité angoissante d’un ennemi qui voit tout ce qui se passe du haut des crêtes qu’il occupe.


Serge Robert, jeune volontaire originaire de Meknès, partage avec ses camarades marocains du Train de la 2e DIM ce quotidien éprouvant, où le « système D » (D comme débrouille) est la règle pour survivre : « Pour avoir chaud on allait chercher du charbon dans le bois qui se trouvait au détour de la route, un tas de charbon qui avait brûlé sur place. Il était à portée de vue des Allemands. On prenait donc la jeep avec la remorque, on allait très vite sur le tas de charbon, on avait calculé le nombre exact de pelletées que l’on pouvait charger avant que les Allemands tirent au mortier et nous atteignent. On se sauvait alors avec la jeep. On a recommencé plusieurs fois avec succès ! »


Au cours de cette période, la seule route qui relie les lignes du CEF autour d’Acquafondata à la vallée du Rapido est totalement exposée à l’artillerie allemande. D’où son surnom de « route de la mort » qui donne tant de sueurs froides aux soldats qui l’empruntent… et sur laquelle s’illustrent les courageuses ambulancières françaises, ne renonçant devant aucun danger pour porter assistance et réconfort aux soldats blessés. Leur popularité est très grande au sein du CEF, particulièrement dans les unités de tirailleurs nord-africains, qui ont tant souffert au cours de cet hiver 1943-1944 !



Christophe TOURON, professeur d'Histoire-Géographie au Lycée Lyautey de Casablanca (1995-2007) et au Collège Royal à Rabat (2003-2007). 


Date de création : 14/10/2004 @ 16:55
Dernière modification : 18/04/2014 @ 01:01
Catégorie : 2-Frères d'armes marocains et français
(1939-1945)

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Le Projet pédagogique 2002-2003

1-Le projet en images et ses prolongements en 2004 et 2005

2-Acteurs et partenaires

3-Objectifs

4-Calendrier et descriptif de l'action

5-Remerciements

6-Présentation de l'exposition

7-Deux poèmes émouvants

8-Programme du voyage pédagogique en France

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Le Projet pédagogique 2005-2006

1-Le projet en images et ses prolongements en 2007


2-Acteurs et partenaires


3-Présentation générale du projet


4-Calendrier et descriptif de l'action


5-Présentation de l'ouvrage "Ana ! Frères d'armes marocains dans les deux guerres mondiales" et Remerciements


6-Présentation de l'exposition sur les soldats marocains en 14-18 et 39-45


7-Présentation du recueil numérique sur le Carré musulman de Douaumont


8-Recueil de poèmes rédigés par les élèves


9-Textes d'élèves primés au concours "André Maginot"


10-Programme du voyage pédagogique en France

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